L’intime par les fils – À propos du travail de Suzon
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Quand cette exposition s’est présentée à moi, fripière que je suis, j’y ai immédiatement perçu un langage familier : celui du textile, de la trame, de la couture. Dans le travail de Suzon, ce champ lexical n’est pas là pour orner, mais pour révéler. Il devient vecteur d’esthétique et de symbole, pour donner à voir la fragilité, le symptôme voire la pathologie. Le fil souligne, répare, révèle, s’échappe. Il s’oppose à la trame classique du vêtement, la contredit, la détourne.
Parmi les pièces exposées, Mes Villosités retient particulièrement l’attention. Ces formes organiques, inspirées des replis de l’intestin grêle où se joue l’absorption vitale des nutriments, sont nées d’un quotidien contraint : celui des trajets en bus.
Incapable de lire durant ces déplacements, Suzon a instauré un rituel : un geste répétitif, presque méditatif : celui du crochet. De ce geste naissent les villosités, fragments d’un temps éprouvé, expression d’un corps qui s’adapte à sa propre limite.
Ce sont, au fond, des morceaux d’entrailles qu’elle nous donne à voir. Une réponse plastique à la somatisation, à la peur de la nausée, à la sensation de l’intérieur qui déborde. Le ventre devient paysage, la douleur matière. Installées dans l’espace de la friperie, ces formes organiques trouvent leur place dans les recoins de l’architecture, comme si elles y avaient toujours été.
La fragilité traverse l’ensemble du travail de Suzon : on la retrouve dans ses broderies et dans leur double écriture: d’un côté, le visible, le cousu, le remède ; de l’autre, le nœud, la bifurcation, l’embouteillage. Elle coud l’inconfort, les visages cabossés, les zones ingrates. Peut-être est-ce pour cela que ses monotypes évoquent des scanners de fil, des radiographies textiles?
Réalisés en tarlatane (une étoffe de coton à tissage lâche et apprêté), ils offrent une lecture globale du maillage, une vision à la fois brute et fine.
Du crochet à la broderie, du tissu au monotype, Suzon semble vouloir nous montrer l’envers de l’endroit, l’intérieur des choses. N’est-ce pas, in fine, tout le projet de l’artiste ? Dire l’intime à travers les fils, révéler le corps à travers ses contours
fragiles, et faire du textile un territoire d’exploration sensible.